En France, les scrutins d’avril-mai obligent à se poser les bonnes questions.  Réflexions du frère Samuel Rouvillois, prêtre de la communauté Saint-Jean, philosophe, enseignant à HEC et initiateur du parvis d’Avignon.

Notre pays se prépare à des élections qui visent à permettre une remobilisation envers le bien commun. Mais quel est ce bien ? Et comment faire face à une classe politique apparemment plus soucieuse de ses intérêts, de son autoconservation et de ses partis pris idéologiques que du service de la Nation ? Dans les temps troubles, c’est autant le désespoir que le rêve d’un monde meilleur qui habitent le cœur et l’esprit des hommes. Les utopies politiques se réduisent désormais à l’espérance en une mondialisation, mise au service des peuples et des personnes. Mais qui pourrait nous démontrer ou nous certifier que la globalisation nous emmène vers des temps meilleurs ? Les radicalisations identitaires, régionales ou religieuses se nourrissent d’une perte de référents culturels : nous ne savons pas sur quelles bases bâtir un avenir. Les droits de l’homme et le pluralisme démocratique servent aussi bien de remparts contre la barbarie, que de cautions à un effondrement culturel et moral sacralisant le relativisme, la subjectivité auto-normative et l’hyperego. Quelle promptitude à l’indignation quand nos droits nous semblent lésés mais quelle difficulté à identifier nos devoirs envers la communauté dont nous partageons le sort.
L’aspiration à un bien commun repensé et rechoisi n’a pourtant jamais été aussi forte, à l’échelle de la planète (comme à celle de l’Europe ou de la France). La question est de savoir où et avec qui il commence et jusqu’où il réclame l’engagement de chacun. Parce que beaucoup se sentent dépassés par la mondialisation, les révolutions technologiques et leurs conséquences personnelles et sociétales, l’hésitation s’intensifie entre repli sécuritaire, acceptation résignée du cours des choses et positionnement responsable.

 

La première question qui se pose à notre pays est de savoir si nous voulons réellement vivre en démocratie. Comme l’avait déjà compris Aristote, la démocratie réclame un peuple qui en soit capable, c’est-à-dire constitué de personnes décidées à parvenir à la liberté. La liberté est en effet un droit à exercer, mais elle est d’abord une noblesse à conquérir. On ne naît pas libre, on le devient et il n’existe pour cela qu’un chemin : celui de la connaissance et de la responsabilité, qui passe par l’acquisition de la vertu. Le dilemme est là : nous voudrions l’autonomie sans le renoncement. Le bonheur sans l’exigence. Choisirons-nous collectivement de privilégier le dépassement libérateur de soi sur la facilité de l’aliénation assumée ? Le respect réciproque et la bienveillance volontaire sont à ce prix et, sans eux, pas de démocratie.
Le second défi est celui de la fraternité. Non pas la fraternité utopique, égalitaire et spontanée, mais la fraternité métaphysique, laborieuse et libératrice. L’autre n’est pas un prochain vers lequel il faudrait se tourner avec générosité et dévouement, c’est une condition sine qua non d’existence, de survie et de développement. Le dialogue, la confrontation et la solidarité sont la structure même du développement humain. Le nier n’engendre que rivalité, faux semblant et régression collective au sein de laquelle les plus arrogants s’imaginent supérieurs. La fraternité comme mode d’existence est la condition de survie de beaucoup de « pauvres » sur notre planète. Notre état de précarité, sociétale, environnementale, économique et surtout culturelle et spirituelle n’est-il pas suffisant pour que nous choisissions la sobriété « heureuse » parce que partagée et solidaire ? Choisir la fraternité, c’est simplement consentir à la vérité de notre être et des interdépendances de nos existences.
La question de l’avenir est celle de l’horizon que nous souhaitons donner à nos vies personnelles et collectives : celui de nos craintes et de nos espoirs ou celui de nos aspirations et de nos espérances ? Vivre dans la projection de nos pouvoirs et de nos désirs enthousiasme nos imaginaires mais angoisse notre conscience profonde qui nous invite au consentement plutôt qu’à la fuite, au présent offert plutôt qu’au futur espéré. Être humain c’est se tenir à la frontière de soi, là où l’on entrevoit que nos cœurs sont porteurs d’une transcendance, au-delà de nos horizons calculés ou rêvés. Si « l’homme passe l’homme », c’est que notre vocation dépasse notre compréhension et nos projets. Les effroyables limites de nos tentatives de prospectives ou de domination du monde ne nous invitent-elles pas à entrer dans une humilité collective ?
Nos votes peuvent paraître bien dérisoires, et les candidats en quête des faveurs du peuple, pathétiques. C’est pourtant le débat entre citoyens qui, à cette occasion, peut nous emmener vers ces choix exigeants, en même temps qu’exaltants, et amorcer des réponses durables au sein de cette destinée commune dans laquelle nous sommes plus que jamais unis.

 

Fr. Samuel Rouvillois